Co-paysage
Étape 1 : Immersion avec les quais de Hautes-Gaspésie
Certes, la question de l’accessibilité des quais contribue au choix de notre destination, mais c’est aussi un avantage tant les quais sur la côte gaspésienne sont nombreux et différents. Ces installations portuaires sont porteuses à la fois d’une histoire industrielle en déclin et d’une communauté côtière. Malgré leur animation, une fois « dessus », le contact avec la mer est réel. Nous nous abandonnons au bruit du vent, goûtons aux éclaboussures des vagues, nous nous projetons vers l’horizon ouvert, nous laissons venir les oiseaux, les odeurs, les résonances de l’eau comme celles de notre imaginaire.
En août 2023, nous passons alors une semaine à vivre les quais, et pourrions-nous dire, à faire quai tant nos actions s’inscrivent dans une perspective écosomatique. Nos excursions sur les quais jusqu’à notre retour sur la scène, sont l’occasion de « jardiner des possibles » telle « une pratique plus vaste, un grand appel d’air […] une chance de se rapporter d’une nouvelle manière à l’existant » (Macé, 2029, p. 47-48). Cette nouvelle manière de l’existant nous l’explorons essentiellement à travers des gestes de co-écoute.
Depuis le début de nos recherches-créations sur le son au théâtre au sein de paysages particuliers, nous avons revendiqué qu’avant le son lui-même, l’écoute prévalait au processus de captation. Ce travail depuis l’oreille se répand dans l’ensemble du corps en écoute qui vibre et sollicite d’autres sens mais aussi d’autres écoutes et d’autres organes perceptifs que les nôtres (Kihm, 2020). On pourrait alors parler d’une co-écoute, c’est-à-dire d’une « écoute partagée consciemment ou inconsciemment entre deux personnages […] » (Chion). Co-écouter nous permet d’aspirer à une cocréation, une auctorialité mutualisée entre l’artiste et le paysage. Il ne s’agit pas seulement d’un acte d’agencement qui consisterait pour l’artiste à citer des réalités du paysage, mais une considération de ce que le paysage manifeste au cœur de nos écritures, influençant leur forme comme leur sens.
Ainsi, cette première étape est importante. À ce moment-là, nous n’anticipons pas nos gestes d’écriture pour les rendre disponibles aux circonstances qui se présentent à nous, En laissant surgir les résonances du paysage, nous remarquons qu’une forme d’interaction, d’influence mutuelle apparaît. Ces expériences de réciprocité feront que, plus tard, en souriant nous parlerons d’écriture en (co)quai.
Après plusieurs incursions sur différents quais, on nous conseille de nous rendre à Pointe Samuel à Gaspé où, depuis le quai Rivière-au-Renard, la vue sur la baie est imprenable. Nous garons nos véhicules entre des petits bateaux et un brise-lames, le long d’un haut parapet. Sous l’œil attentif des pêcheurs, nous installons notre régie constituée d’un ordinateur, d’un micro et d’un pupitre. Nous accrochons à Laurence un micro-cravate branché sur un Zoom pour rouler tout en s’enregistrant. Un texte parlé le long du quai émerge :
Je suis présentement au bout du quai.
C’est drôle un quai.
On ne sait pas si ça sort ou si ça entre.
En tout cas un quai c’est pour attendre.
Les pêcheurs attendent les poissons.
Les bateaux attendent que la marée monte ou que la marée baisse.
Un quai c’est comme une salle d’attente.
Un quai, une gare, un hall de gare.
Quelque chose qu’on attend pour partir
ou on attend d’être revenu.
Une espérance vers ailleurs.
Le plus souvent, nous installons un micro ou une caméra ouverte pour saisir nos commentaires et les actions qui nous entourent, mais aussi accueillir des résonances du vivant que nous décèlerons plus tard, dans une réécoute de l’enregistrement.
Il ne s’agit pas de capter le « bon moment » où le phoque vient chiper le poisson au bout de la ligne du pêcheur, mais plutôt de chercher à inscrire une relation insoupçonnée entre notre corps exposé, en attente, et les mouvements du quai. Nos outils numériques nous aident alors à appréhender ce qui vit sans être vu·es dans le paysage, sa part cachée. Notre objectif ne consiste pas à réaliser un documentaire sur les quais en Gaspésie. Pour tenter de vivre un peu avec le caché du paysage, d’y cohabiter, nous ne nous cachons pas nous-mêmes, nous ne nous absentons pas, nous ne nous fondons pas dans le paysage.
Au contraire, notre désir manifeste de parler (et pas seulement sous forme de mots, mais aussi par le corps, les sons, les images…), et d’écouter avec le paysage passe par notre énergie à vouloir communiquer. Alors sans rien préméditer, plus le paysage se montre à nous, en nous et autour de nous, plus, en retour, nous délions nos paroles et nos gestes, une vitalité de part et d’autre qui s’anime.