Publié le: 28 janvier 2020

CAHIER DE PHONOGRAPHIE no4 / Les phonographies maritimes

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SUITE D’AGENCEMENTS DYNAMIQUES

On pourrait dire que ce cahier n°4 fait suite au cahier n°2. Après Val-Jalbert, il nous semblait important d’approfondir la mise en jeu du corps dans la pratique phonographique. De même, nous avions vraiment envie de poursuivre notre collaboration avec Emmanuelle Huynh et Matthieu Doze. Seulement, cette suite s’inscrit aussi dans un nouvel axe phonographique, celui du maritime. Grâce à une subvention obtenue en 2018 du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), nous ouvrons une recherche création sur l’extension transmédiatique d’un théâtre environnemental.Pour ce faire, nous voulions conditionner notre écoute à un paysage spécifique ainsi qu’à une connectivité déterminée. Les environnements maritimes nous sont apparus pertinents; la présence de l’eau et des activités qui s’y rattachent participent à la mobilité comme de l’interrelation entre des gens, des biens, des cultures, des histoires. Pour affirmer la diversité culturelle du son, pour assurer la mise en réseau de réalités lointaines et pour alimenter la dimension poétique et esthétique du projet, nous avons envisagé d’explorer trois paysages maritimes dans trois pays distincts : le Canada, la Colombie et la France. Nous avons donc débuté en France par le chantier naval de Saint-Nazaire. Pour sa capacité à rendre compte du potentiel environnemental, intermédial et collaboratif du son, la web radio nous a semblé correspondre au mieux à l’extension transmédiatique dont nous avions besoin. Seulement, entre la scène physique et cette plateforme virtuelle, il nous manquait un trait d’union sur lequel l’investigation de la notion d’écoute par le corps pourrait se prolonger. Pour la phonographie à Val-Jalbert, Pierre Thériault-Tremblay avait ébauché un premier environnement 3D du village. Nous n’avions pas abouti ce pan de la recherche qui nous paraissait pourtant correspondre à notre quête intermédiale d’une scène sans bords. Pour Saint-Nazaire, nous avons alors pensé intégrer cette écriture (elle-même phonographique puisqu’elle se compose à partir des captations sonores, visuelles et textuelles réalisées lors de notre in situ) à un casque de réalité virtuelle. Tout en suscitant une immersion dans un monde numérique, nous espérerions que cet appareil génère également une autre conscience du corps lorsque celui-ci arpente les dédales du paysage virtuellement reconstruit.Forte de ces différentes matérialités, notre équipe pluridisciplinaire (son, vidéo, danse, poésie, art numérique) a rejoint en France, à Saint Nazaire dans le quartier du chantier naval, une autre équipe elle-même composée d’artistes d’horizons différents (danse, son, vidéo, poésie, architecture). Nous étions douze personnes à Saint-Nazaire, mais deux autres étaient restés au Québec pour, d’une part, animer un réseau social et, d’autre part, publier certains documents sur notre site  Il faut aussi préciser que cette résidence s’arrimait à un événement nazairien, la Digital Week, et se révélait possible grâce à un partenariat avec la compagnie Mua et le théâtre Athénor.

Nous laissons les artistes eux-mêmes expliquer les enjeux qu’ils ont traversés durant cette étape nazairienne. Nous voudrions surtout mettre l’accent sur ce qui nous a conduits vers notre création. Durant nos explorations, nous avons rencontré deux architectes. L’un, Hippolyte Gilabert, jeune architecte de la région mais en déplacement en Grèce, l’autre Hans-Michael Földeack, architecte confirmé venu nous visiter, qui a participé à la réhabilitation des toits du bunker. Les deux nous ont induits une perception « déplacée » de la ville. À travers les protocoles d’Hippolithe pour cheminer dans la ville de Saint Nazaire ou à travers la description de Hans-Michaël, nous avons pu d’une part, confirmer notre intuition que l’ici de Saint Nazaire se vit ouvert à l’ailleurs, d’une autre part, découvrir les jardins et la pensée de Gilles Clément à travers son manifeste du tiers-paysage, dont il évoque l’origine ainsi : Une quantité d’espaces indécis, dépourvus de fonction sur lesquels il est difficile de porter un nom. Cet ensemble n’appartient ni au territoire de l’ombre ni à celui de la lumière. Il se situe aux marges. En lisière des bois, le long des routes et des rivières, dans les recoins oubliés de la culture, là où les machines ne passent pas. Il couvre des surfaces de dimensions modestes, dispersées comme les angles perdus d’un champ. (Clément, 2012, p.14). Cette tension entre l’ici-l’ailleurs et cet espace indécis du tiers paysage vont d’abord inspirer les performances mobiles présentées sur différents sites de Saint Nazaire, puis ensuite la création que nous produirons à Chicoutimi. La quête du tiers-paysage a confirmé notre désir de substituer à la scène-salle du théâtre traditionnel, un espace sans bords agencé à trois scènes autonomes et en interaction: la scène physique de la performance, la scène web-radio et la scène 3D des lunettes de réalité-virtuelle. Cette suite d’agencements scéniques et disséminés devient alors un lieu d’expérience plurielle et toujours immersif. Notre dissémination territoriale pourrait se révéler alors comme la dramaturgie d’un théâtre tiers-paysage; elle anime1 la performance où du sonore au visuel, du corporel au textuel, le dispositif dessine un maillage de territoire large et perméable, imprécis et profond, en processus évolutif inconstant […] un indispensable territoire d’errement de l’esprit (Clément, p. 46-48). Car il va s’en dire que ce sont les zones poétiques qui prennent le dessus au fur et à mesure de la performance en déplaçant ailleurs encore le devenir de notre perception nazairienne. Nous finissons par faire entrer nos corps dans la parole projetée de Hans-Michael Földeack, qui dit à propos de Saint-Nazaire : « Il y a toujours comme une option de partir ».

 

Au regard du parcours que nous avons traversé dans ce projet, nous ne pouvions pas tout intégrer, alors nous avons tirés quelques fils thématiques de notre démarche, notamment l’engagement solitaire et collectif du corps, le collage espace-temps de l’ici-l’ailleurs et la muabilité de nos impressions maritimes. Jalonné de courts textes d’une majeure partie des artistes chercheurs, nous avons ainsi divisé le cahier en quatre parties, présentant notre expérience dans sa chronologie. D’abord la ville-port de Saint-Nazaire, première phase de découvertes phonographiques pour un groupe en formation, à travers laquelle nous souhaitons vous exposer la matière d’une écoute brute, le processus d’un geste en captation, mais aussi les tentatives chorégraphiques au sein d’une diversité environnementale. La section centrale du cahier, pour marquer le lien entre nos deux périodes de recherche, concerne l’écriture de la scène radio-web entamée in situ lors de nos performances mobiles du bunker à l’usine élévatoire et renchérie au moment de la création Phonographie Maritime. La deuxième phase, c’est celle du retour dans des théâtres au Québec où se produit la mise en commun, la mise à l’épreuve du plateau et, plus globalement, la question dramaturgique. Si, à travers son titre, Phonographie Maritime indique une continuité avec les créations précédentes, la forme de cinquante minutes à la fois immersive et dispersive que nous mettons en jeu renouvelle nombre de nos principes dramaturgiques. Pour finir, nous conclurons en évoquant le potentiel d’à-venir de la dimension 3D pour la scène phonographique en rendant compte autant de la poétique géographique que du corps en performance qui s’y libère.

 

Jean-Paul Quéinnec et Andrée-Anne Giguère

 

 

DIRECTION ÉDITORIALE, CONCEPTION ET RÉALISATION DU LIVRE

Cindy Dumais / LaClignotante

IMAGES TRAITÉES À PARTIR DES PHOTOGRAPHIES DE

Jeanne Murdock

Juliette Jalenques

Christine Rivest-Hénault

Andrée-Anne Giguère

Emmanuelle Huynh

Éric Sneed

Jean-Paul Quéinnec

Pierre Tremblay-Thériault

Cindy Dumais

 

 

CAPTURES À PARTIR DE LA SCÈNE WEB ET DES FILMS DE

Andrée-Anne Giguère

 

 

CAPTURES RÉALITÉ VIRTUELLE DE IMPRIMEUR

Pierre Tremblay-Thériault

 

RÉVISION

Félicia Pivin

 

IMPRIMEUR

Les Imprimeurs associé

 

REMERCIMENTS

Compagnie MUA, Théâtre ATHÉNOR, Hélène Bergeron, Hans-Michael, Éric Sneed

 

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