Publié le: 28 janvier 2020

CAHIER DE PHONOGRAPHIE no3 / Le silence finit par être écrapouti (installation performative)

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DISPARAISSANT JOYEUSES

Notre série de phonographie se poursuit et par là même, la création du cahier qui les prolonge. Pour cette troisième recherche-création, en août 2017, nous sommes partis croyant aller tout à fait ailleurs. À la demande de Laurence Brunelle-Côté et avec elle, Andrée-Anne Giguère, Ninon Jamet, Guillaume Thibert et Jean-Paul Quéinnec, nous sommes rendus auprès des Moniales Dominicaines de Shawinigan, croyant vivre une expérience du silence que nous ne retrouvons plus au quotidien. Nous nous sommes préparés croyant rencontrer un monde contemplatif et reclus. Notre quête sonore fut une révélation de la vie monacale mais loin de notre attente romanesque et clichée.

Dès notre arrivée, sept soeurs enjouées, en aube blanche et à tête noire, nous attendaient sur le haut des marches du monastère. Où était le cloître derrière lequel nous devions communiquer et en silence? Pas de cloître mais des embrassades chaleureuses et des petits mots bienveillants au moment où nous franchissions la porte. Là, a commencé une immersion dans les lieux toujours expectative mais d’une vivacité, voire d’une vigueur insoupçonnée. Chaque jour fut ponctué d’activités qui remplissaient notre temps du matin au soir : les repas, les trois ou quatre messes, les répétions de chant, les sorties à l’extérieure (comme l’achat de fleurs pur l’assomption de la Vierge Marie), les entretiens avec les soeurs, les visites puis, les bilans…et aussi du bruit, même la nuit. Rien à voir avec une « résidence solitaire [pour les] âmes avides de repos et de prière » (https://www.cnrtl.fr/definition/monast%C3%A8re). Pourtant au coeur de cette abondance, de ce trop généreux, nous avons traversé des vraies questions notamment sur nos désirs d’authenticité monacale que nous espérions émerger d’une privation (d’espace, de parole) ou d’un manque venu de l’autre (la solitude, voire la réclusion). Puis non nos désirs d’écoute sont nés de notre plaisir à écouter ces femmes vivre bruyamment, affairées, consistances. Les sons, les images les impressions furent la plus souvent captés dans le mouvement de ces sept dernières Moniales Dominicaines.

C’est depuis mobilité investie et joyeuse qu’a surgi cette attention à leur disparition, ou ce constat que « le silence finir par être écrapouti », dixit Laurence. C’est encore depuis cette ambiance désirante que nous avons retenu que devant la fin, on avance, on est dans l’en-cours, on est disparaissant. Le chemin vers la fin ici, loin d’être inerte et affligé, se veut en entrain à « donner ma vie jusqu’au bout » (dit soeur Julie dont il faut lire la correspondance avec Laurence dans le petit cahier).

Pour aller au bout de cette impression de disparition in progress, nous nous sommes rendus plus tard à leur ancien monastère, celui Berthierville. Magnifique, immense authentique l’image qu’on a d’un tel site. Soeur Julie a fait guide dans ces infinis corridors d’où se distribuent d’innombrables  salles aux usages les plus étonnants. Certes, Guillaume est revenu avec un silence mais qu’on ne mettra jamais en jeu.

Un cloître mental pour une installation performative / Non, c’est plutôt l’énergie de ce cheminement, de ce chemin faisant là que avons tenté de maintenir à travers notre projet artistique. Nous ne savions pas en amour quelle forme lui donner. Il aura fallu différentes étapes dans plusieurs lieux pour peu à peu écrire une structure comme un récit à notre phonographie. Avec l’aide de Chantale Boulianne puis de Stéphan Bernier, nous avons imaginé un cloître ou plutôt la ligne d’un cloître. Les joueurs ont plusieurs fois évoqué que le cloître est avant tout mental. Et ce depuis de retrait en soi, depuis cet écart avec la société qu’elles ressentaient plus fort le monde. Construire ce cloître fut alors l’occasion d’y exposer des a tiens, d’y créer des alcôves, d’installer des objets, d’assumer une certaine dispersion sonore et visuelle. Nous voulions éviter une ligne narrative avec un début et une fin pour davantage favoriser chez le spectateur un effet de déplacement aléatoire entre le « dedans-dehors » de notre cloître si mince, si précaire. Ce dispositif rejoint ce que Chiel Kattenbelt appelle une remobilisation ou une « resensibilisation » des sens chez le spectateur (Kattenbelt, 2008) qui, à travers sa perception et son intervention, participe à la performativité de l’oeuvre.

Certes notre dispositif permettait de jouer l’incessant mouvement de notre séjour mais se dégageait aussi d’un seul espace mémoriel ou documentaire. La mobilité et de notre processus et dans le quotidien de Moniales devait se prolonger à traversin autre vivant, celui de la technologie et des objets qui l’accompagnent. Nous ne voulions pas parler des soeurs mais les laisser parler et ce, de manière disséminée. Elles sont là à travers de petits haut-parleurs au sol que les spectateurs peuvent saisir tout en circulant, à travers des objets sonnants (une tronçonneuse qui se déclenche bruyamment, une sonnette au mur sur laquelle appuyer pour les entendre, un cloche libre d’accès), à travers un trajet vidéo, qui évolue au gré de la performance…et à travers la terre qui ensevelit ces objets, qui se répand au sol et probablement évoque un peu l’apparition d’une fin qu’on pourrait toucher…on ne sait pas…On aurait pu en rester à l’état de cet « autre » vivant que sont les objets et la technique, t la complexité sensorielle qu’ils suscitent. Mais nous avons choisi de maintenir une présence d’acteurs pour insister sur le principe cocréatif inhérent è la pratique phonographique. Ainsi, de multiples actions assez modestes, voire même périphérique et parfois légères, jalonnent cette installation performative (lecture, chant pour une personne, cuisson de pâtes et leur dégustations, discussion avec le public…)

La dérive du cloître sur papier / Ce cahier, une fois de plus, ne sera pas un document pour restituer notre processus. Il est la réponse artistique de Cindy Dumais face à ce projet. Nous avons discuté afin de comprendre en quoi la disparition était joyeuse, en quoi la vie monacale était mouvementée, en quoi le corps existe aussi (et parfois plus) à travers un média (sans parler de l’ostie…quoique) en quoi la ligne du cloître était un évènement, un espace hasardeux, un lieu de rencontre entre présents et absents, et en quoi cette troisième photographie pouvait se comprendre comme une aventure inachevée et toujours en discussion. Ainsi, vous trouverez à lire autant les paroles d’artistes que celle des soeurs. À cet égard, la correspondance entre Laurence et soeur Julie dans le petit cahier este nôtre. Pour finir si ce cahier n’est pas un documentaire, il est peut-être une manière poétique de dire merci à l’Ensemble des Moniales Dominicaines pour leur accueil chaleureux et leur grande disponibilité.

Jean-Paul Quéinnec et Andrée-Anne Giguère

 

DIRECTION ÉDITORIALE, CONCEPTION ET RÉALISATION DU LIVRE

Cindy Dumais / LaClignotante

IMAGES TRAITÉES À PARTIR DES PHOTOGRAPHIES DE

Nicolas Bergeron

Cindy Dumais

Andrée-Anne Giguère

Ninon Jamet

 

 

CAPTURES À PARTIR DES FILMS DE

Andrée-Anne Giguère

Nicolas Bergeron

Guillaume Thibert

 

 

AUTRES COLLABORATEURS

Chantale Boulianne

Stéphan Bernier

Alexandre Nadeau

 

VERBATIMS ET RÉVISION

Véronique Ménard

 

IMPRIMEUR

Les Imprimeurs associé

 

ESTAMPE

La reliure de Saguenay

 

REMERCIMENTS

Aux Moniales Dominicaines, Hélène Bergeron, LAMIC, LANTISS et à son directeur Robert Faguy

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